Le fil rouge : le chemin qui nous a menés ici
Comment une infrastructure construite pour autre chose a trouvé sa raison d'être dans les élections d'une petite commune
L'infrastructure qui n'avait pas de nom
Cette histoire ne commence pas par la civic tech. Elle commence par des objets 3D sur une blockchain.
En octobre 2023, au hackathon Encode MultiversX, une petite équipe — Satish en Inde, Max en Ukraine, Calin, et moi en Bretagne — a construit Locki : une plateforme pour créer et interagir avec des Data NFTs en 3D via le protocole Itheum. On a fini quatrièmes. Le code marchait. La vision était ambitieuse. Et puis, comme souvent, la vie a dispersé l'équipe entre les fuseaux horaires et les engagements concurrents.
Mais Locki a continué de grandir. Des smart contracts. Des frameworks d'agents. Des workflows d'orchestration N8N pour automatiser des pipelines de données. Des déploiements Docker. Un site de documentation Docusaurus. Des expériences ComfyUI avec synchronisation labiale. Des pipelines ETL. De la coordination Redis. Des chaînes de failover entre providers. Chaque brique construite parce que la précédente l'exigeait. Aucune ne pointait vers des élections municipales.
Pendant trois ans, Locki a été un laboratoire sans destination — une infrastructure assemblée par curiosité, pas par plan. Il n'y avait pas de chatbot citoyen sur la feuille de route. Pas l'idée que quatre mille PDF scannés d'arrêtés d'une commune côtière bretonne couleraient un jour dans des pipelines conçus pour des NFTs 3D.
L'infrastructure attend. Elle ne sait pas à quoi elle sert jusqu'à ce que quelqu'un pose la bonne question.
Ceux qui ont posé la question
La question n'est pas venue d'une seule personne. Elle est arrivée par fragments, portée par des gens qui voyaient chacun quelque chose de différent dans la machinerie.
Sylvain a apporté l'idée. Il a vu les élections locales approcher à Audierne-Esquibien et a imaginé ce qui se passerait si l'infrastructure — les agents, l'orchestration, le traçage — était dirigée vers la transparence civique plutôt que vers l'expérimentation abstraite. Le lien entre les outils et le territoire, c'était son étincelle. Sans elle, la plomberie serait restée de la plomberie.
Rashid a apporté la persévérance. Pas la version spectaculaire — celle qui se présente jour après jour, qui maintient le fil quand l'élan s'essouffle, qui rappelle pourquoi on a commencé quand le pipeline OCR a planté pour la septième fois. Les projets comme celui-ci survivent non pas grâce à des décisions brillantes mais parce que quelqu'un refuse de les laisser mourir en silence.
Satish, qui avait construit Locki avec nous dès le premier jour — les objets 3D on-chain, les smart contracts MultiversX, le frontend Next.js — a apporté sa façon sous-marine de travailler. On ne voit pas toujours Satish à la surface. Des mois passaient entre deux messages sur Discord : « Désolé, j'étais débordé par le boulot. » Puis il refaisait surface : « On peut se connecter ce week-end. » Toujours là, sous la ligne de flottaison. Quand son autre startup a capoté à cause de conflits sur l'equity — « Ils n'ont pas respecté ce qu'on avait convenu après tout ce travail » — cette leçon a façonné tout ce qu'on a construit ensuite. Son expérience des promesses brisées m'a appris à écrire le COLLABORATION_ADDENDUM avant la première ligne de code du hackathon. La charte de collaboration existe parce que Satish a appris, à ses dépens, ce qui arrive quand il n'y en a pas.
Victor a apporté l'idéalisme — et un courage que seuls les reconvertis connaissent. Un data engineer junior, un an d'expérience, venant de la communication en santé, qui rejoignait son tout premier hackathon. Le premier jour, il a écrit : « Excited to join the team and get started! » Puis il a passé des semaines à se battre avec des bibliothèques PDF — pdf2ocr, Tabula, pypdf, chacune bloquant plus fort que la précédente. Victor n'a pas seulement écrit des crawlers. Il croyait à ce que les crawlers servaient. Sa façon de dire les choses — directe, pleine d'espoir, convaincue que l'effort comptait — a porté le projet à travers ses semaines les plus dures. Quand le mur OCR est finalement tombé, c'est parce que Victor avait tenu la ligne assez longtemps pour qu'on trouve le pivot vers Mistral Document AI.
Max a apporté la stratégie. Quand j'ai partagé l'annonce du hackathon Encode sur notre Discord, Max n'a pas simplement dit « bonne chance ». Il a écrit une analyse précise de la civic tech en France — les think tanks comme La Fing et l'Institut des Futurs Souhaitables, le mouvement Tech For Good, comment chaque cycle de disruption technologique fait renaître les mêmes idées vieilles de dix ans sur la participation citoyenne. « Je vois la plupart de ces organisations comme des plateformes qui connectent un public d'entrepreneurs et de décideurs. » Max a suivi le hackathon à distance, a demandé à essayer la bêta, et a vu ce que les autres, trop plongés dans le code, ne voyaient pas : que le phare doit être visible, pas seulement allumé.
Et Meher — un étudiant de deuxième année, décalé horaire sur la côte Est des États-Unis, qui s'est présenté avec « I am really curious about your guys' backgrounds » puis a dit « I trust you! » et s'est mis à construire. Il a aidé à poser les fondations de l'architecture de Forseti, apporté son intuition ML au design des agents. La vie l'a éloigné avant la fin du hackathon — c'est la vie, et les hackathons sont impitoyables avec les emplois du temps — mais les bases qu'il a contribué à poser comptaient.
Aucun d'entre eux ne cherchait à construire de la civic tech. Chacun a apporté une pièce — une idée, de la persévérance, une solidité sous-marine, de l'idéalisme, une vision stratégique, de la confiance — et les pièces se sont assemblées en quelque chose qu'aucun de nous n'avait prévu.
Le conflit scolaire qui a allumé la mèche
Le projet de rénovation Pierre-Le Lec a été le catalyseur — pas l'origine, mais le moment où l'abstrait est devenu concret.
Regrouper deux écoles publiques sur un site historique en bord de quai à Audierne. Diagnostic technique bouclé, architecte choisi, financement via le programme Petites Villes de Demain, élèves déjà transférés. Puis le conseil municipal de décembre 2025 a dérapé. La majorité défendait le projet. L'opposition pointait les risques financiers. Les citoyens dans la galerie n'avaient aucun moyen de vérifier l'une ou l'autre version.
L'information existait — éparpillée entre délibérations, rapports d'architectes, cadres de subventions, articles de presse. Publique mais invisible en pratique. Ce soir-là, les yeux posés sur le procès-verbal du conseil, l'infrastructure a cessé d'attendre. Elle avait trouvé sa question : et si les citoyens pouvaient simplement demander — et obtenir une réponse factuelle, sourcée ?
De la plomberie à la plateforme
L'esquisse originale était modeste : une base de connaissances sur GitHub, un chatbot, cinq cents euros d'outils open source, quatre semaines. Le hackathon Encode « Commit to Change » a donné l'urgence. Catégorie Social Impact. Quatre semaines pour livrer.
Ce qui a suivi, c'est du chaos maîtrisé. On a crawlé six ans de publications municipales — plus de quatre mille arrêtés, délibérations, documents de commissions. Victor s'est cogné au mur OCR. Meher a commencé à construire Forseti et l'intégration Opik. Les workflows N8N, conçus des années plus tôt pour de l'orchestration abstraite, avaient soudain un travail concret : router les contributions citoyennes de Framaforms vers la validation par la charte, puis vers les discussions publiques GitHub.
La chaîne de failover — Ollama en local pour la souveraineté, modèles cloud en secours — n'avait pas été construite pour des élections. Elle avait été construite parce qu'on s'intéressait aux patterns de résilience. Mais quand les citoyens ont commencé à poser des questions sur leur commune, le fait que leurs données restent sur un serveur local en France n'était plus une curiosité d'ingénieur. C'était un engagement civique.
On a gagné le hackathon. Social Impact. Pas pour la technologie — d'autres avaient des architectures plus sophistiquées. Pour l'engagement : le fait que c'était réel. De vraies contributions de vrais citoyens dans une vraie campagne électorale.
La plateforme et les 36
En décembre 2025, on a lancé audierne2026.fr. Des formulaires anonymes via Framaforms. Des discussions publiques sur GitHub. Traçabilité complète. Chaque contribution validée par Forseti contre une charte de participation.
Trente-six citoyens ont contribué. Sur 3 600 habitants. Un pour cent.
Mais regardez ce que ces trente-six voix contenaient. Un habitant qui connaissait les cadres de subventions ANAH mieux qu'aucune équipe de campagne. Un parent qui a identifié une lacune dans le transport périscolaire qu'aucun candidat n'avait adressée. Cinq contributions sur l'environnement — qualité de l'eau, oiseaux nicheurs, gestion des déchets — ancrées dans un savoir local, spécifique.
Le logement dominait avec onze contributions. L'école, l'économie, les associations et l'environnement en comptaient cinq chacun. Le programme qui a grandi de ces graines n'a pas été écrit pour les citoyens. Il a été écrit par eux.
La semaine où tout a convergé
9 mars 2026. Six jours avant le premier tour. Quatre listes avaient publié leurs programmes — certaines sous forme de documents structurés, d'autres en captures d'écran Facebook, stories Instagram, tracts PDF glissés sous les portes. Soixante fichiers dispersés sur les plateformes.
En un après-midi, on a construit le pont. Mistral OCR a traité chaque image et PDF sans erreur. ChromaDB a indexé les vecteurs en local. Cinq voix sont entrées dans le même index : les quatre listes électorales et le programme participatif d'audierne2026.fr.
Pour la première fois, un citoyen pouvait taper « Que proposent les listes pour le port ? » et recevoir une comparaison neutre, sourcée, de ce que chaque liste promettait réellement. Pas un résumé journalistique. Pas ce qu'une campagne prétendait sur un rival. Les mots réels, des documents réels.
L'aventure RAG avait commencé. Le pare-brise était propre. Le gazetteer gardait les noms bretons. La boucle de conversation permettait les questions de suivi. Et le phare était prêt.
Quatre listes, une commune
Dans cinq jours, les citoyens d'Audierne-Esquibien choisissent. Quatre listes, quatre visions :
Construire l'Avenir, menée par Florent Lardic — première à se déclarer, pragmatique, ancrée dans l'analyse sociodémographique. Passons à l'Action !, menée par Didier Guillon — rigueur financière et gestion municipale. S'unir pour Audierne-Esquibien, menée par Michel Van Praët — unité, durabilité, écoute citoyenne. Cap sur Notre Futur, menée par Éric Bosser — fort de son expérience de maire délégué d'Esquibien.
Chaque liste mérite que ses propositions soient lues, comparées et comprises à égalité. Le phare ne classe pas. Il ne recommande pas. Il retrouve, il cite, il présente côte à côte. Le choix appartient aux citoyens.
Ce que le chemin nous a appris
Trois ans d'infrastructure. Pas trois ans de civic tech — trois ans à construire des outils qui ne connaissaient pas encore leur raison d'être. Des NFTs 3D sur MultiversX aux PDF municipaux d'Audierne. L'application civique n'est pas née d'un plan directeur mais d'une convergence : les bonnes personnes, le bon moment, le bon conflit, le bon refus obstiné de laisser le projet rester abstrait.
L'idée de Sylvain. La persévérance de Rashid. La solidité sous-marine de Satish et la leçon d'equity qui a façonné notre charte de collaboration. L'idéalisme de Victor pour son premier hackathon. L'œil stratégique de Max connectant le projet au paysage civic tech. La confiance initiale de Meher. Le conflit scolaire qui exigeait une réponse. Le hackathon qui imposait un délai. L'infrastructure qui était prête parce qu'elle avait été construite pour le plaisir de construire — même quand « le plaisir de construire » voulait dire des objets 3D sur une blockchain.
C'est peut-être la leçon la plus profonde. On ne planifie pas la sérendipité. Mais on peut construire de la plomberie qui est prête quand l'eau arrive.
Trois ans nous ont appris que l'IA civique n'est pas une question d'intelligence. C'est une question de fidélité — aux sources, à la neutralité, aux citoyens qui vous confient leurs questions. Le problème le plus difficile n'était ni la recherche ni la synthèse. C'était la discipline de dire « je ne sais pas » quand les documents ne contiennent pas la réponse.
Trois ans nous ont appris qu'un pour cent de participation n'est pas un échec. Ces trente-six voix portaient un savoir qu'aucune équipe de campagne ne possédait seule.
Trois ans nous ont appris qu'un phare n'a pas besoin d'être grand. Il doit être honnête. Il doit se tenir sur du roc. Et il doit tourner son faisceau pour tout le monde.
La décision
Le 15 mars, les citoyens d'Audierne-Esquibien décideront. Pas l'IA. Pas les algorithmes. Pas les agents. Les citoyens — dans le secret de l'isoloir, avec leur mélange de conviction, d'espoir, de frustration et de connaissance locale.
Notre rôle n'a jamais été d'influencer cette décision. C'était de faire en sorte que quiconque voulait comprendre ait les outils pour le faire. Que le paysage informationnel soit navigable. Que le phare soit allumé.
Le faisceau continue de tourner. La décision vous appartient.
Bonne chance, Audierne-Esquibien.
Voir aussi : Le Manifeste du Phare | O Capistaine ! My Capistaine ! | 36 Voix sur 3 600 | L'Aventure RAG
